Voix d'Afrique N°74.....



Recteur de la basilique Notre-Dame d'Afrique à Alger pendant douze années, j'ai rencontré une forme sympathique de religion populaire. L'église, bâtie à partir de 1857 et consacrée en 1872, a tout de suite vu entrer des pèlerins musulmans. On sait que le Coran donne une place privilégiée à Marie, mère de Aïssa, c'est-à-dire Jésus, reconnu comme saint prophète. La 19ème sourate rapporte que l'ange annonce à Marie qu'elle deviendra mère de Jésus par l'opération de l'Esprit d'Allah.

La présence des musulmans, modeste quand les Français étaient nombreux, devint plus évidente après les départs massifs de 1962. Les violences terroristes des années 90 achevèrent la disparition des visiteurs européens. Les Algériens continuèrent à venir, et en nombre de plus en plus important ces dernières années. Cette présence pourra étonner ceux qui n'ont pas idée de l'islam populaire, ou ceux qui n'y prêtent qu'une attention distraite, voire de commisération ! Moi-même, j'étais surpris de me trouver ainsi recteur d'une basilique fréquentée par tant de croyants de l'Islam, il est vrai fortement perturbés par les méfaits du terrorisme, et éprouvant spontanément le besoin de recourir au ciel, d'implorer la protection de Marie. Je prenais l'évènement comme il était, ma mission étant d'aider les personnes qui viennent, toutes créatures du même Dieu créateur et sauveur miséricordieux.

J'avais la chance d'avoir un compagnon Père Blanc, Henri Maurier, ancien professeur de philosophie, attentif aux religions africaines traditionnelles et à l'anthropologie. Il eut tôt fait, en recevant au bureau d'accueil de la basilique les questions des visiteurs, de faire le lien entre les coutumes observées en Afrique Noire et la façon de prier de tous ces musulmans franchissant le seuil de la basilique. Pour lui, il était évident que leur façon de faire venait d'un fond religieux commun, inhérent à toute conscience humaine. On vient à Notre-Dame d'Afrique comme on va à Lourdes, avec tout ce qu'on porte dans le cur, une grande peine, une souffrance physique ou morale : on est malade, on voudrait guérir, ou c'est l'enfant qui est malade, ou bien on n'a pas d'enfant et on voudrait en avoir, ou on n'a que des garçons et on aimerait encore une petite fille (ou l'inverse), une femme peut même être battue par son mari, ou bien le pèlerin se trouve sans travail, sans ressources, ou bien il veut réussir un examen, et puis il y a aussi les jeunes qui s'aiment, qui viennent confier leurs peines de cur, leurs souhaits de mariage réussi. C'est l'humanité de toujours et de partout.

Leurs questions? Des interrogations de confiance : comment il faut faire pour prier ici, car les gens sont conscients que ce n'est pas le lieu de la prière traditionnelle de l'Islam. On les ouvre à la prière du fond du cur, au dialogue avec Dieu, avec Marie, avec Sidna Aïssa. Beaucoup font brûler un cierge, quelques-uns se mouillent le visage avec l'eau bénite ! D'autres apportent des fleurs, ou de l'encens, ou des parfums... Les amoureux glissent un vu sous la statue, les femmes en désir d'enfant apportent une poupée qui représente leur vu, d'autres avancent avec un enfant malade. Nos visiteurs glissent la main sur les pierres du mur, on voudrait pouvoir toucher la statue, comme à Lourdes on effleure le rocher de la grotte.

Si le vu a été exaucé, on vient remercier, avec un cadeau, une offrande, un bouquet de fleurs, une broderie, un tapis. Les mariés offrent une statuette représentant le couple en habits de fête. Certains offrent un ex-voto de reconnaissance.

La religion populaire a souvent été décriée dans l'église chrétienne, comme elle reste tenue en suspicion par les docteurs de la Loi musulmane, les Oulémas. Durant mes études d'arabe et d'islamologie, on ne nous a pratiquement jamais parlé de cet islam populaire, considéré comme une déviation. Il est évident que je respectais les visiteurs de Marie, leur donnant mon temps et mon attention. Cela me valait parfois des discussions avec des prêtres ou des religieuses comprenant mal que je pouvais donner la priorité aux demandes des visiteurs, et dialoguer avec eux au-delà de l'observance des règles de l'islam officiel.

Ainsi, j'ai placé une grande croix dans le choeur. Dans l'islam officiel, elle est un sujet d'horreur, un scandale. Mais dans l'islam populaire, certains en saisissent tout de suite le sens. Le fait de venir à Notre-Dame d'Afrique avec une grande peine sur le cur entraîne de suite une sorte de connivence avec le crucifié. Car tout le monde sait, de façon plus ou moins développée, que le fils de Marie, le prophète Jésus, était innocent, qu'il est mort pour tous, dans d'affreuses souffrances. Alors, la vue de la croix aide à porter sa propre épreuve. Parfois, on veut même en garder un souvenir en se faisant photographier juste devant la grande croix placée dans le chur !

En réponse aux souhaits exprimés par des visiteurs, j'ai fait peindre des fresques racontant l'histoire de la Basilique, la vie de Saint Augustin, ou celle de Jésus. La religion populaire aime les images. Les églises orientales sont riches en icônes. Quelques confrères ont haussé les épaules, mais les gens étaient contents, surtout les Kabyles, qui voyaient que je mettais à l'honneur Augustin, authentique fils du pays, d'ailleurs honoré officiellement durant l'année internationale de la culture. Et quand je vois des hommes rester en contemplation de longues minutes devant les fresques représentant la Cène, je ne sais ce qui se passe dans leur tête, mais leurs pensées peuvent descendre jusqu'au cur qui s'ouvre à Dieu ou à Jésus.


J'ai beaucoup dépensé pour la restauration de l'édifice, pour l'embellissement des voûtes du chur, pour la réfection des orgues, et mon successeur Bernard Lefebvre poursuit hardiment les travaux nécessaires. Aucun visiteur ne m'a critiqué pour ces initiatives. Une réserve a été faite par quelque confrère, évoquant les pauvres. Mais ceux-ci avaient eu leur bonne part, et la beauté de l'édifice est là pour la joie des yeux et de l'esprit de tous.

Ainsi donc, parallèle à l'islam officiel sans se confondre avec lui, il existe un islam populaire, plus humain, rendant le dialogue plus aisé. La relation à Dieu est moins figée, et les pratiques se démarquent sans difficulté des rigueurs puritaines. L'homme n'a pas grand scrupule à goûter un bon verre de vin, ou à demander une bière fraîche. La femme n'hésite pas, pour guérir plus vite un gros rhume ou une menace de grippe, à préparer un grog bien chaud. La petite croix serait presque portée, le son des cloches (interdit) est regretté, la musique d'église est appréciée, et l'autre aussi ! Les prêtres sont respectés, les religieuses encore plus. En bref, on sent du respect et de la sympathie pour le christianisme, comme on aime les pèlerinages aux marabouts, on a le culte des médailles, des images, des processions avec bannières et oriflammes, toutes choses qui rendent l'islam populaire très proche des confréries, que l'islam officiel combat vigoureusement.

L'histoire de Notre-Dame d'Afrique ne fait que commencer. L'islam populaire se plaît à s'arrêter devant le mystère de l'étrange fécondité de la Vierge consacrée. L'archevêque d'Alger, Mgr Henri Teissier, sixième successeur du cardinal Lavigerie fondateur des Pères Blancs, est conscient de sa place privilégiée dans la rencontre des musulmans algériens et de l'église qui est en Algérie. Lui-même a succédé en 1988 au cardinal Duval, qui avait choisi une architecture audacieusement moderne pour la cathédrale du Sacré-Cur, placée au centre de la ville. Sortant de terre en 1958, l'édifice fut achevé en 1962. Un record !

La basilique de Notre-Dame d'Afrique comme la cathédrale du Sacré-Cur, c'est toujours une histoire de cur. L'Eglise en Algérie a de la chance !


Paul Marioge
Étienne Desmarescaux


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