Missionnaires d'Afrique
France

Des Mauges (1) au Tanganyika, deux petits-cousins, Lucien et Michel,

En Zambie, sur les traces
de notre grand-oncle Père Blanc

Yves Delaunay

Il nous est arrivé à nous, Pères Blancs, d’accueillir des parents sur nos lieux de mission. Il arrive, confirme l’archiviste de Verlomme, que des parents recherchent l’histoire de leur oncle missionnaire ; mais il est rare que deux petits-neveux, 103 ans après, aillent sur les traces de leur grand-oncle. C’est pourtant ce qu’ont réalisé Lucien et Michel...

 

Devant l’église de Nondo, notre confrère  Jean-Louis Godinot et Louis et Michel Girault, deux angevins venus, 103 après, sur les traces de leur grand-oncle Yves Delaunay. La cloche de l’église est ce qui reste de l’église de Rosa, elle avait été dédiée à St Yves par les villageois. Nous avions 10 ans en 1955. Nos parents nous parlaient de cet oncle - leur oncle – qui était parti Père Blanc au Tanganyika . Le Tanganyika, c’est où ? Des cartes postales timbrées, un bulletin de la Semaine Religieuse du Diocèse d’Angers, une malle, une machine à écrire, des photos, des objets en ivoire… nous confirmaient qu’un grand-oncle, Tonton Yves, était parti dans cette région lointaine que nous avions du mal à situer.

« Il avait été aussi à Alger, en 1905 », nous disaient-ils. L’Algérie, on connaissait, mais le Tanganyika ?
Cinquante ans après, à l’âge sage (!), nous avons souhaité découvrir la vie réelle de “notre” Père Blanc, décédé jeune à 45 ans, mais qui avait laissé des traces dans nos deux familles. Lucien, Michel, ses petits-neveux, aidés de notre tante Yvonne, 94 ans, sa véritable nièce, avions reconstitué son parcours.

Nous avons rassemblé tous ses souvenirs, retrouvé ses lettres adressées à sa maman, replongé dans l’époque de sa vie : né en 1881 ; nous avons réétudié l’histoire de cette période, les débuts de la colonisation de l’Afrique par les Anglais – Livingstone - les français, les allemands ; avons compris le véritable message de Monseigneur Lavigerie ; avons consulté les archives des Pères Blancs de Paris, de Rome.

C’est à Chilubula, non loin du lac Tanganyika, à l’époque en Rhodésie du Nord, qu’il a vécu 15 ans de sa vie d’homme, 15 ans de sa vie de missionnaire, 15 ans de sa vie de Père Blanc.

Après avoir recueilli toutes ces informations, il ne nous restait plus qu’à visiter sur le terrain tous les endroits qu’il avait fréquentés. En septembre 2011, nous sommes partis dans son pays d’adoption, qu’on appelle aujourd’hui la Zambie.

Nous avons été encouragés et conseillés par plusieurs Pères Blancs rencontrés en France : le Père François Richard, le Père Gérard Chabanon, le Père Jacques Amyot d’Inville, le Père Maurice Gruffat.

Le Père Patrick Bataille. Un canon datant de la première guerre mondiale rappelle la présence des Allemands au Tanganyika Nous avons échangé par courriel avec d’autres Pères Blancs vivant actuellement en Zambie.
Le Père Lauzon (Québécois), Directeur de la Maison des Pères Blancs à Lusaka, capitale du pays ; le Père Lafolie à Kasama qui fait, entre autres, office d’archiviste dans cette région du Nord et le Père Patrick Bataille qui, nous avons eu de la chance, avait été nommé responsable du Noviciat, à Kasama lui aussi, quelque temps avant notre arrivée. Compréhensif de notre démarche, étonné positivement de notre curiosité, Père Patrick nous accorda beaucoup d’écoute et fit le maximum pour nous aider à programmer notre circuit et même… nous accueillir.

Nous comprenons alors
que nous sommes admis dans la grande famille des Pères Blancs !

C’est le 15 septembre dernier que nous sommes arrivés à Lusaka (24 heures de voyage pour nous ; deux mois et demi à l’époque pour le Père Yves !) Et là, surprise, un Père Blanc, Jean-Louis Godinot, momentanément en disponibilité, nous offre la possibilité de nous accompagner pendant les six jours de notre voyage, avec son 4x4. Ce Père a les deux nationalités, française et zambienne, parle la langue du pays, le Bemba (langue principale de Zambie : il en existe plus de 70). Le Père Jean-Louis vit en Zambie depuis bientôt 40 ans ! Quelle aubaine ! Nous acceptons de tout cœur et, même, avec enthousiasme ! Une condition : l’accord de son Régional, le Père Christopher Chileshe. En trente secondes la réponse fut donnée : « Oui ; c’est plus que naturel ». Nous comprenons alors que nous sommes admis dans la grande famille des Pères Blancs !

À Lusaka, la visite du Centre (mis en place par le Père François Richard) qui est un lieu de souvenir pour les Pères Blancs en Zambie et la dernière paroisse de la ville, paroisse du Bon Pasteur, animée par les Pères Blancs, avec une superbe église moderne de 1500 places ont retenu notre attention. Ensuite notre circuit de
3 000 km commençait. Ce fut notre découverte de la Zambie, grande comme une fois et demie la France.

Halte dans la paroisse de Serenje (ou notre oncle Yves était passé) et qui est aussi grande qu'un pays comme la Belgique. Trois Pères Blancs seulement l'animent : deux jeunes Pères Burkinabé et Zambien et un Père Suisse plus âgé. Dîner animé et convivial ; soirée de discussions, de découvertes et d’échanges ; messe matinale avec les sœurs ; nous sommes au cœur de la vie des Pères Blancs.

Toujours vers le Nord, nous en profitons pour commencer notre volet touristique. Les chutes de Kundalila remplaceront les fameuses chutes de Victoria sur le Zambèze que nous n’aurons pas le temps d’aller voir.
Un canon datant de la première guerre mondiale 14/18 rappelle la présence des Allemands dans cette fameuse colonie que fut le Tanganyika. L’histoire du Général allemand Von Letton est-elle bien connue ? Tonton Yves est-il un de ceux qui ont vu sa reddition, le 13 novembre 1919 ? Il l’avait décrite dans l’une de ses lettres.


Le Liemba (initialement appelé le Graf von Götzen) est un ferry naviguant sur la côte est du lac Tanganyika. Il a été construit en 1913 par les colons allemands. Pendant la 1re Guerre mondiale, il coula, mais fut renfloué par les Britanniques. Aujourd’hui, il fait la liaison entre les ports de Kigoma, en Tanzanie, et Mpulungu, en Zambie ; il réalise de nombreux arrêts entre ces deux villes.

Le soir tombe vite en Afrique et quand nous arrivons à Kasama il fait nuit ; nous sommes heureux d’y trouver gîte et couvert dans une équipe qui illustre ce que sont les Pères Blancs aujourd’hui : des jeunes Pères Africains, venant de tous pays, et des Pères plus âgés, en minorité, francophones. Tous parlent au minimum l’anglais et le bemba.

Fresque de la Croix dans l’église de Nondo.Le dimanche nous participons à la messe dans la cathédrale de Chilubula. C’est le point fort de notre voyage. En effet, notre oncle, Yves, y a vécu 15 années. La messe ? Trois heures ! En Bemba !; mais nous n’avons pas vu le temps passer ! Une cathédrale construite quelques années avant l’arrivée, en 1909, de l’Oncle. Une cathédrale locale, avec des matériaux locaux, mais aérée. Les chants fusent, mais en harmonie, et transmettent joie et entrain à toute l’assemblée. Messe officiée par le curé (Zambien) de la paroisse et nos deux accompagnateurs Patrick et Jean-Louis. Puis nous sommes invités à déjeuner au presbytère.

Le Père Delaunay pouvait-il penser que deux de ses petits neveux
reviendraient sur ses traces ?

Le Père Delaunay pouvait-il penser que deux de ses petits neveux reviendraient sur ses traces 103 ans après son arrivée au pays ? Pouvait-il penser que nous allions chercher et reconnaître sa signature sur des certificats de baptêmes et de mariages dans les archives de la sacristie ?

Cette région Nord Zambie, mais Sud Tanganyika, fut donc un des principaux centres de l’implantation des Pères Blancs pour toute cette zone de l’Afrique. Et leur présence reste importante encore aujourd’hui. La visite guidée du noviciat de Kasama par Patrick où sont accueillis tous les futurs missionnaires pour les pays anglophones d’Afrique nous le prouve. Trente jeunes de divers pays arrivaient en formation lors de notre passage.

Mais les traces des Pères Blancs ne se limitent pas au domaine religieux. La visite du musée Motomoto n’est qu’un exemple. Motomoto ? C’est le nom familier donné par les villageois à leur évêque de l’époque Monseigneur Dupont, originaire lui aussi des Mauges, et qui influença fortement le départ de la vocation missionnaire de notre oncle. Ce musée est aujourd’hui l’un des deux musées les plus importants de Zambie. Ethnographie, préhistoire, histoire du pays, histoire naturelle, nous permettent de découvrir la culture Zambienne en général, Bemba en particulier.

Enfin, nous arrivons au Sud du lac Tanganyika, 680 km de long sur 60 km de large. Les pêcheurs sont toujours là. Le ferry Liemba qui fut apporté en pièces détachées par les allemands à partir de la côte de Dar-Es-Salam pendant la première guerre mondiale, mis en circulation à l’époque et qui transporte encore aujourd’hui jusqu’à 400 passagers, continue donc toujours son service. Toujours en service ? Oui. Tonton Yves l’avait vu la dernière fois en 1925 quand il revint définitivement en France. Ce fut sa dernière vision de la Zambie.

Retour maintenant vers Lusaka. Une des paroisses préférées du Père Yves était Rosa. L’église était dédiéeà St Yves « Quand j’ai vu cette énorme église en pleine brousse lors de mon arrivée dans cette région en 1970, avec une statue de St Yves à l’intérieur, moi le Breton d’origine, je fus ébahi : des gars de l’Ouest étaient passés par là ! » nous a témoigné le Père Paul Gallen. Hélas, aujourd’hui, la Rosa de l’époque n’est plus la même. Une nouvelle église, dans un autre lieu, est née, seule la cloche a suivi. Elle aussi avait été baptisée St Yves, comme notre oncle le dit dans un de ses diaires.

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Mais une église nouvelle, une paroisse nouvelle,
un village chrétien, c’est quoi en 2011 ?

Il nous fallait en voir un pour sentir, percevoir ce milieu qui évolue constamment, mais qui garde aussi ses terribles contraintes. Tout en faisant halte à la fameuse stèle qui rappelle la rencontre entre Stanley et Livingstone “Docteur Livingstone, I presume ?’’, nous nous dirigeons au Sud du lac Bangweolo vers la paroisse où vécut le Père Paul Gallen, agrandie et aménagée par notre compagnon de route, le Père Jean-Louis Godinot. Une superbe petite église de brousse bien ventilée naturellement, bien décorée en pleine nature, on s’y sent bien.

Un presbytère simple et moderne, château d’eau fonctionnel coiffé de panneaux voltaïques, partie repas (cuisine, salle à manger), partie repos (chambres pour les Pères, chambres pour les visiteurs), jardin bien entretenu, tout est prévu pour y vivre et pour accueillir les paroissiens. Dieudonné, un jeune Père Blanc originaire du Congo, en est le responsable. Lui et ses confrères partent “en tournée’’ plusieurs jours à la rencontre des paroissiens des autres villages. Agriculteurs, pêcheurs, ils vivent dans des conditions difficiles. Lors de notre passage, même les instituteurs du village, payés par le Gouvernement, n’avaient pas touché leurs salaires depuis trois mois ! Pas question cependant de fermer l’école : les cours continuent.

Témoigner, partager, instruire, c’était la vocation des Pères Blancs il y a plus de cent ans dans cette région. Ce fut celle de notre grand-oncle. D’autres équipes, d’autres Pères Blancs ont succédé à ces pionniers de l’époque. Le Père Delaunay avait fortement contribué à la création du petit séminaire de Chilubula, premier petit séminaire de Rhodésie du Nord, mais aussi première école secondaire de ce pays. Au retour sur la capitale, le 24 septembre 2011, nous apprenons le résultat de l’élection présidentielle en Zambie : Michael Chilufya Sata (3), le nouveau Président élu, est chrétien et catholique. Y a-t-il beaucoup de pays africains où le Président est catholique ?

Michel Girault
Texte et photos

(1) Région entre Angers et Cholet dans le Maine et .Loire
(2) Voyage de 2 cousins en Zambie septembre 2011
(3) Michael Chilufya Sata, né en 1937 à Mpika, homme politique zambien, leader du Front patriotique (PF), est président de la République de Zambie depuis le 23 septembre 2011.



Qui était le Père Yves Delaunay ?

o Né le 21 mai 1881 à Beausse (Maine & Loire).
o Ordonné à Angers le 22 septembre 1905.
o Serment le 4 septembre 1907.
o S’embarque le 7 août 1909 pour le Nyassa.
o Jusqu’en 1920, en poste à Chilubula. “On était sans cesse en route, deux à deux, toujours à pied. Pareils voyages demandaient du jarret et de la bonne humeur.”
o En 1920, Supérieur Régional durant 5 ans. “ On appréciait son bon cœur et son désir de faire bien.”
o 1925, rentre en Europe : repos en famille à Beausse, Grands Exercices, Chapitre Général.
o 21 juillet 1926, il meurt à Beausse, suite à une malaria mal soignée. “Dans notre Société, en mission, pour ses compatriotes, les mêmes sentiments d’estime et d’affection leur étaient acquis.”