Voix d'Afrique N°65...........voir aussi année 2005


"Il en est du Royaume de Dieu comme d'un homme qui jette la semence en terre ; qu'il dorme ou qu'il soit debout, la nuit et le jour, la semence germe et grandit, il ne sait comment."(Marc 4 :20-21)

La fête est dans la rue

Rue du Printemps : c'est une rue tranquille du 17ème arrondissement, côté bourgeois, entre le boulevard Péreire et la rue de Tocqueville ; la circulation y est relativement calme. Une bonne vingtaine d'immeubles de six étages de haut et cinq ou six fenêtres de large s'ouvrent par des portes solides aux heurtoirs de cuivre bien astiqués. Pas un seul commerce, un restaurant et une pharmacie sur un bout, un commerce de décoration végétale à l'autre bout. Les trottoirs sont assez larges, et seraient agréa-bles à arpenter s'il n'y avait pas quelques grosses cylindrées qui gênent les piétons.

Les chiens sont bien élevés et ne souillent que rarement le sol. Les automobilistes viennent nombreux se garer entre les bateaux devant les garages privés. Boulangers et épiciers sont dans les rues voisines. La rue du Printemps est une rue de résidence pour professions libérales.

On se voit assez peu entre voisins. Ils se croisent rarement, se saluent d'un sourire rapide. Ils s'attardent rarement ; on se connaît au moins de vue. Il a fallu quelque audace à l'une des maîtresses de maison pour organiser la rencontre du dernier mardi du mois de mai, la Rue du Printemps en Fête.

Les invitations sont déposées dans les boites à lettres, rendez-vous est pris. Quand tout le monde est de retour du travail et que le soleil a disparu, il fait bon dehors ; les jeunes ont tendu quelques banderoles de ballons multicolores d'un balcon à l'autre. Les automobilistes ont laissé la place à quelques tables sur tréteaux tendus de nappes simples. Chacun apporte des plats froids, quiches, pizzas, salades variées, fromages et fruits, pain frais et bouteilles de vin ou jus de fruits. Et on partage entre voisins. Un groupe de musiciens gitans avec guitare, saxophone et trompette ajoutent à l'ambiance festive. Quelques grand'mères se sont fait descendre en chaise roulante, d'autres se contentent d'un pliant ou d'un fauteuil. C'est la foule ! Nous ne nous savions pas si nombreux.

Le lieu de rassemblement est la résidence des Missionnaires d'Afrique, presque au milieu de l'alignement des immeubles. C'était autrefois un salon littéraire. Plus étroite et moins haute que les autres bâtiments, elle se distingue par une " bow-window " de vitrail. Les " Pères Blancs " ouvrent leurs portes et mettent à la disposition de toute la rue leur salle manger et leur cuisine, de plain-pied sur le trottoir. Les groupes se font et se défont ; les conversations s'engagent, où on évoque le passé et commente le présent. Les enfants courent d'une table à l'autre, à la recherche d'un gâteau ou d'un sandwich. Les grands tiennent adroitement dans une assiette en carton, une salade ou un taboulé apporté par l'épicier marocain de la rue de Tocqueville ; personne n'ira s'offusquer si on boit dans des gobelets jetables. C'est maintenant la tradition depuis quatre ans, et on n'a besoin d'aucune consigne de la mairie pour faire la fête de l'immeuble. C'est toute la rue qui se rassemble.

" Heureusement que vous êtes là "
"Heureusement que vous êtes là" nous disent souvent les voisins. Que répondre ? Nous ne faisons rien de spécial : ouvrir nos portes, tout simplement, et nous mêler à l'ambiance de fête. Je me souviens des visites dans les villages d'Afrique, à l'occasion de fêtes, de noces ou de deuils. Je me souviens d'un partage d'évangile avec un petit groupe de chrétiens, très minoritaires, au lendemain d'un rassemblement. Nous avions choisi la parole "Vous êtes le sel de la Terre".

Je revois encore la grand'mère Martha. Elle écoutait attentivement, assise par terre, jambes étendues, bras croisés, tête baissée. Non, elle ne dormait pas. Il a fallu que je l'interpelle, car elle n'avait pas encore pris la parole lors du partage où le thème classique était discuté : "Que devons nous faire pour être sel de la terre ?" Rien de bien nouveau. Du fond de la petite église, elle prit la parole, après s'être éclairci la voix. "Moi, je sais bien ce que c'est que le sel ! J'en ai toujours dans ma cuisine. Souvent on le partage entre voisines. Je sais combien il faut en mettre, ni trop ni trop peu. Je fais très attention de bien remuer la préparation dans la marmite. Lorsque je l'apporte à ma famille, au groupe des hommes dans leur case, les commentaires arrivent. Personne ne m'a jamais dit : 'Quel bon sel tu nous as préparé, grand'mère !' mais 'quel bon plat'. Le sel, on ne le mentionne pas, si ce n'est pour en réclamer lorsqu'il manque. Quel bon plat ! Il est goûteux à cause surtout du sel, et pourtant personne ne le mentionne. Il me semble que Jésus nous dit cela : nous sommes comme une petite pincée, perdus dans les villages.

Nous sommes peu connus, notre chapelle est toute petite, et pourtant, c'est nous le sel. L'important, c'est la vie du village, les familles, l'entente et le partage entre nous ; c'est cela qui doit avoir bon goût."

La joie d'être ensemble
Ce qui importe, ce n'est pas que la communauté des prêtres missionnaires attire l'attention ; c'est la rue du Printemps, les grands parents, les parents, les jeunes et les enfants qui partagent, qui approfondissent les relations, qui passent du temps à parler et rire tout simplement.

Oui ! il fait bon , rue du Printemps ! Qui sont-ils ? Apparemment des bourgeois, en grande majorité, mais aussi les gardiens d'immeubles, tous portugais ; des chrétiens, catholiques ou protestants, des croyants et des incroyants ; certains nous reconnaissent "Bonjour Père ! " et d'autres, aussi chaleureusement nous saluent d'un "Bonjour Monsieur !". Personne ne porte d'étiquette. La seule chose qui nous rassemble, c'est d'appartenir à la Rue du Printemps. Comme il fait bon d'être ensemble !

Petit à petit, une année après l'autre, le regard sur l'autre change. Spontanément, on se méfie du voisin. Il rentre tard le soir et l'ascenseur fait du bruit ; il claque sa porte ; son chien est mal habitué ; sa voiture est bruyante ; elle a tout le temps pour faire pousser des géraniums sur son balcon, la rentière ! L'envie, la colère, la jalousie s'insinuent doucement pour empêcher la charité. L'ivraie pousse au milieu du blé... Il suffit d'une fête pour commencer à se saluer, pour trinquer plus cordialement, pour commencer à faire attention à l'autre, commencer à partager : "D'où venez vous ? êtes-vous ici depuis longtemps ? Dans quel domaine exercez-vous ?".

Ainsi les murs tombent, les frontières jalousement gardées s'estompent, des gestes chaleureux s'esquissent, la confiance se construit. "La lampe du corps, c'est l'il. Si ton il est sain, ton corps tout entier sera dans la lumière" (Matthieu 6 :21). C'est bien là que tout commence : le regard, la première impression, la première tentation, le jugement définitif. C'est là que commence la Mission.

Là où commence le Royaume
La maladie est souvent contagieuse ; le remède l'est encore plus. La méfiance et la solitude sont péché. L'amour véritable est cette semence enfouie dans le cur de l'homme ; elle ne demande qu'à grandir.

Il commence à pousser lentement, doucement et sans bruit dans la famille, dans le voisinage, dans l'immeuble, sur le trottoir, chez le boulanger ou l'épicier, dans le métro ou l'autobus. Il grandit petit à petit, dans la communauté, la cité, la nation. Il pousse ses branches jusqu'aux peuples lointains, au-delà des différences de race, de langue, de culture. Il renverse les frontières, les barrières, les guerres et les conflits. Irak, Darfour, Côte d'Ivoire, Tchétchénie, les nouvelles qui nous en viennent sont dramatiques et la peur nous prend. Les grands se rencontrent, se concertent, essaient de s'entendre pour trouver une solution et enfin la Paix.

N'avons-nous pas la solution ? Elle s'ébauche à la rue du Printemps, dans d'autres rues et quartiers, lorsque les voisins cessent de s'ignorer ; quelques chrétiens sourient, tendent la main, partagent un repas. Oui, la solution, c'est d'aimer. "Quel bon plat ! quelle bonne recette !" dit-on lorsque le sel s'est mêlé à la préparation. "Quel beau village !" rêvait la grand'mère africaine méditant sur l'Evangile. "Qu'elle est belle et bonne, notre Terre !", celle où le Royaume fera que tous les hommes se comprennent et s'accueillent dans leurs différences pour former une grande famille, la famille des enfants de Dieu.

Gérard Guirauden
Missionnaire d'Afrique (Père Blanc).

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