Voix d'Afrique N°63


Le Père Oscar Nyaminane
est Missionnaire d'Afrique d'origine congolaise. Il est en Côte d'Ivoire depuis près de dix ans.

Nous l'avons rencontré : il nous a raconté son cheminement

Heureux comme un gamin dans les collines !
Oscar est ce gamin ; à l'est du Congo ex?belge, les collines descendent doucement vers le lac Kivu. A 1800 mètres d'altitude, tout près de l'équateur, il ne fait jamais très chaud et le froid n'est jamais insupportable. Au pied des volcans, la terre est fertile.

Son père est trop âgé pour avoir été à l'école, mais tous ses enfants, comme ceux du village fréquentent l'école de la mission, à 5 km. Toute la famille est chrétienne, convaincue et heureuse. La vie est régulière ; chaque matin, dès le lever du soleil - c'est invariablement à 6 h. - le village s'éveille ; Oscar ou un de ses frères va traire quelques vaches pour prendre un petit déjeuner de lait encore chaud ; l'écume aux lèvres, il n'a que 6 ans mais il part pour l'école, à plus d'une heure de marche, une besace sur l'épaule avec, à côté du cahier, des livres et du crayon, quelques patates douces cuites la veille pour tenir l'estomac pendant toute la matinée.

Sans traîner, l' après midi, il faut revenir à la maison pour sortir les vaches et les chèvres; ce sont de longues courses dans la brousse jusqu'au soir, un arrêt près de la rivière pour abreuver les troupeaux, prendre un bain rapide et rentrer à la maison pour le souper avec 15 ou 20 litres d'eau sur la tête. Car il n'y a ni eau courante ni électricité ; le confort est réduit au strict minimum. Tout le monde marche encore pieds nus ; la plante des pieds est aussi dure que du cuir.

Le soleil se couche lorsqu'est servi le repas du soir : patates douces, manioc, haricots ; la viande est rare, le poisson plus fréquent. Chacun assis en rond sur la natte, porte la main dans le seul grand plat préparé pour toute la famille. La vaisselle est vite faite, et tous, avec les voisins, se rencontrent autour d'un feu de bois pour la veillée et la prière du soir. Oscar ou un de ses frères lit quelques passages de la Bible, surtout de l'Evangile. Son père donne quelques commentaires. On chante des cantiques, enfants et adultes tiennent une partie de la polyphonie naturelle. Après les prières traditionnelles le père bénit la famille et chacun va dérouler sa natte de roseau, s'enrouler dans la couverture pour une nuit de sommeil bien mérité.

Compagnon d'Emmaüs
Oscar a dix ans lorsqu'il est enrôlé dans le groupe d'enfants de chur. Depuis sa première communion, il commence à sentir en lui un désir : tout simplement que l'intimité de l'eucharistie reçue ne s'arrête pas tout au long de la journée. Chaque matin, avant le lever du soleil, il est debout ; il est le premier à dévaler en courant les collines pour être à l'heure à la messe matinale dès 7h.

Enfants de l'école Notre-DameLa scolarité se passe sans histoire ; son frère aîné aide ses parents à trouver l'argent pour la contribution scolaire, l'achat des cahiers, des crayons et des livres. Oscar semble plus doué pour les sciences et les mathématiques que pour les lettres. Il fait partie d'un groupe, "les compagnons d'Emmaüs" ; il y fait l'apprentissage de la prière, du silence, du partage fraternel, et son désir commence à s'approfondir. Un missionnaire arrive du Burundi voisin : il a été expulsé. "Si j'y allais moi-même - Comme je suis africain, je serais mieux accepté" se dit Oscar. Ainsi la vocation missionnaire devient plus claire, plus concrète. Le collège et le lycée se passent sans histoire. Pour se faire un peu d'argent de poche, il ouvre un petit commerce : quelques bouteilles de bière, du savon, des biscuits, des stylos billes qu'il va chercher en ville, à 16 km. Il passe le baccalauréat et demande à entrer au séminaire de philosophie. L'admission n'est pas immédiate ; il attend un an en se rendant utile au secrétariat de la mission. Puis c'est le premier départ, au bord du lac, à La Ruzizi.


Formation missionnaire
Entrée de la mission de Gagnoa Côte d'IvoireIl n'a pas la tête à l'abstraction philosophique, il préfère ce qui est plus concret, mais arrive tout de même à bien suivre. En 1987, il est appelé à continuer à l'année spirituelle, à Fribourg, en Suisse. Pour y aller, il passe par Kinshasa, la capitale presque mythique du Congo, puis Bruxelles et la Suisse : un monde nouveau avec les montagnes, la neige, les routes goudronnées, les voitures par milliers, les magasins débordant de produits de toutes sortes, la vie dite "civilisée".

Ils sont une douzaine de jeunes hommes, venus de toutes les parties du monde, Afrique, Amérique Centrale, Europe. Ce qui fait l'unité du groupe c'est le désir missionnaire pour l'Afrique. Cela crée des liens ; une nouvelle communauté se construit.

Première crise : les jeunes de son âge venus d'horizons différents racontent leur vie. Oscar voit s'ouvrir d'autres horizons : sa vie pourrait être différente, il pourrait fonder une famille, être médecin, mener une belle vie. Quelle est ma vocation ? Yves Masquelier, le missionnaire qui l'accompagne n'essaie pas de le retenir : "à toi de prendre la décision, Oscar ; il faut savoir ce que tu veux." Et il choisit de continuer. Il sera célibataire, parce que Jésus était célibataire ; tous les pauvres seront sa famille ; il sera missionnaire pour l'Afrique, pour ses frères qui ne connaissent pas encore la Bonne Nouvelle.

Chez les Sénoufo, première expérience missionnaire.
jeunes Sénoufo en fin d'initiationAprès l'expérience spirituelle intense, il est envoyé en Côte d'Ivoire. Les Sénoufo sont une tribu du Nord de ce pays. Oscar fait partie de l'équipe missionnaire déjà en place. C'est une autre Afrique, les chrétiens sont minoritaires ; la population est très attachée à sa culture et à ses traditions. Oscar se met à leur école, pour apprendre leur langue et comprendre leur vie ; il se fait expliquer, il prend des notes, fait répéter pour être sûr de ne pas faire d'erreur. Après des semaines d'efforts, il a l'impression de ne plus progresser, de faire du sur-place ; les anciens missionnaires l'aident à passer à travers les passes de découragement : "Ne t'en fais pas, Oscar, c'est normal ; nous sommes tous passés par là !" Il va partager intégralement la vie d'un village éloigné pendant une dizaine de jours ; il est accueilli, nourri, logé par les villageois. Les enfants sont ses maîtres, car ils sont moins timides et leur langage est plus clair ; ils aiment passer de longues heures avec lui. Les anciens le regardent et l'écoutent d'abord, puis se laissent apprivoiser.

Un petit événement le choque. Il remarque un jour que toutes les fillettes qui avaient l'habitude de venir le visiter ont disparu. Elles reviennent après un jour ou deux, le visage marqué par la souffrance. Elles ont été excisées. Lorsqu'il pose des questions aux adultes sur ce problème, il se heurte au silence, le refus de parler : les hommes n'ont pas le droit d'en parler. Il voudrait aider ces enfants, mais il ne peut rien. Seules d'autres femmes missionnaires pourraient faire quelque chose pour que les traditions changent.

La polygamie est normale chez les Sénoufo, les femmes des villages semblent trouver la situation normale ; les mariages se font par arrangements entre familles. Mais une évolution semble se faire, lentement, trop lentement. Dans les villes déjà, les femmes réagissent, réfléchissent, discutent : d'une génération à l'autre, les mentalités évoluent. Oscar fait l'expérience de la patience du semeur : il ne sert à rien de brusquer les événements ; l'important, c'est de garder les yeux ouverts, attiser la flamme sur la mèche qui fume encore, ne jamais briser le roseau froissé, lente croissance du Royaume.

Retour aux études
Le retour aux livres, aux cours et à la vie d'étudiant n'est pas facile ! C'est à Toulouse qu'il est envoyé pour trois ans de théologie. Nouvel environnement, nouveau style de vie : au Foyer Lavigerie, ils sont une vingtaine d'étudiants, de nationalités et de cultures différents, avec chacun une expérience missionnaire chez des peuples différents. Dans la grande ville, il partage la vie des jeunes étudiants et étudiantes. Il découvre la confiance mutuelle, les signes d'affection, l'amitié avec des familles accueillantes, la vitalité de la paroisse de Jolimont. Il participe à l'animation d'un groupe de jeunes ados.

Pendant trois ans, il étudie, réfléchit, prie beaucoup : il passe par des temps de doute et d'obscurité, des moments de joie et d'action de grâce, jusqu'au Serment missionnaire. La décision, la sienne, a été mûrement réfléchie : il consacre toute sa vie au royaume de Dieu en Afrique. L'Afrique, c'est alors le pays des combats, du génocide au Rwanda, des réfugiés, des enfants soldats : c'est à celle-là qu'il décide de vouer tout son avenir.

Envoyé en Côte d'Ivoire

Présence auprès des enfants maladesIl retourne à Goma, au Congo pour être ordonné prêtre chez lui. La célébration se passe au milieu des tensions, dans l'insécurité. Il repart pour Korhogo, en Côte d'Ivoire : il n'est plus le petit stagiaire, Oscar que tout le monde tutoie, mais le prêtre respecté, ami et conseiller. La Paroisse Notre Dame, une des cinq paroisses de la ville de 250 000 habitants, est bien organisée. Catéchèses et constructions, formation des catéchistes bénévoles et élevages de volailles et de porcs, préparation de baptêmes des adultes et entretien des véhicules de la paroisse, à Korhogo on n'a pas le temps de s'ennuyer. Dans les quartiers de la grande ville comme dans la trentaine de villages de brousse, les trois missionnaires sont très occupés. Ça va !

 

Guerre chez lui, au Congo
C'est chez lui, à Goma dans l'Est Congo, que ça ne va pas ! Les nouvelles arrivent irrégulièrement mais sont dramatiques. Kabila a chassé Mobutu du pouvoir ; Kagamé, après le génocide au Rwanda, envoie ses troupes dans le Congo voisin : massacres, terreurs, fuites de réfugiés dans la forêt. L'insécurité règne partout. Trente sept des proches parents d'Oscar sont victimes directes de l'embrasement ; trente sept ! On a de la peine à le croire ! La réaction de vengeance fait autant de victimes que le génocide ! Et pourtant, aucune haine chez Oscar. Chaque matin, de bonne heure, devant la Croix, il énumère les noms de ses cousins qui ont été tués par les soldats étrangers, il revoit leurs visages. "Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font !" répète-t-il.

Guerre en Côte d'Ivoire
Groupe de Missionnaires en Côte d'IvoireLa guerre serait-elle un virus qui attaquerait toute l'Afrique. La Côte d'Ivoire, pays pacifique et prospère depuis quarante ans d'indépendance, est elle aussi touchée. Korhogo et tout le Nord du pays sont occupés par les rebelles. Tous les étrangers s'en vont, mais les missionnaires ont décidé de rester, au service de la population éprouvée. Oscar fait le lien avec les autorités rebelles au nom de ses confrères missionnaires.

Pourquoi, le Vendredi Saint 2003, les choses semblent s'envenimer. Les prêtres de la paroisse voisine sont arrêtés et mis au cachot. Oscar essaie de rencontrer le chef rebelle et se trouve au cur de la tourmente ; lui aussi est malmené, battu, dépouillé de sa chemise, interrogé et emprisonné avant d'être enfin libéré. Célébration de la passion ! "Nous ne prions pas pour la victoire des armes de l'une ou l'autre partie ; nous prions pour la Paix."
Les gens sont affamés : le Programme Alimentaire Mondial, organisme dépendant de l'ONU, confie aux missionnaires la répartition des secours en nourriture. à force de palabres, l'enseignement des enfants reprend, avec les instituteurs bénévoles, dans des hangars de fortune ; les religieuses ouvrent à nouveau les dispensaires et les maternités.
Ordination d'Emmanuel Tredou6 décembre 2003 : Emmanuel Tredou, premier missionnaire d'Afrique Ivoirien est ordonné prêtre à Gagnoa. Après un Vendredi Saint dramatique, au milieu de l'insécurité encore palpable, un signe de vitalité et d'espérance. Emmanuel partira pour le Soudan : la mission continue ! La bonne nouvelle de la Paix est plus forte que les armes.

Gérard Guirauden