Le Cardinal Charles-Martial Lavigerie 1825-1892

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6. Afrique du Nord

1870 lavigerie et orphelinLavigerie arrive en Afrique en 1867 avec le titre d'archevêque d'Alger, et son premier souci porte sur la situation dans la colonie. Depuis la conquête française, le territoire se trouve sous administration militaire, et celle-ci interdit pratiquement tout contact entre les prêtres et les Algériens par crainte d'un prosélytisme agressif susceptible de provoquer de violentes réactions. Le système est renforcé au plus haut niveau par l'option de l'empereur Napoléon III en faveur d'un "Royaume arabe" distinct des zones de colonisation. Le nouvel archevêque s'insurge contre cette barrière et n'hésite pas à en appeler à l'opinion de son pays contre la politique officielle. L'affaire fait du bruit, car elle s'entremêle avec les conséquences de catastrophes naturelles dont l'Algérie souffre depuis deux ans: épidémies et sécheresse provoquant la famine chez les populations arabes. Lavigerie recueille de nombreux orphelins abandonnés et mourant de faim, mais il dénonce aussi les carences de l'administration qui n'a pas su prendre les mesures nécessaires en temps voulu. Un conflit, qui laissera des traces, l'oppose au gouverneur général Mac-Mahon.

Plusieurs centaines parmi les enfants recueillis, trop épuisés, meurent rapidement. D'autres sont restitués aux familles qui viennent les chercher Huit cents restent à la charge de l'archevêque. Avec les sommes reçues à la suite de son appel à l'opinion, il peut acheter des terres sur lesquelles ces orphelins devenus adultes s'établiront après leur mariage et dont ils deviendront propriétaires à terme. Ayant reçu une éducation chrétienne suivie du baptême, Lavigerie espère que ces familles, vivant selon leur foi, constitueront un exemple attirant pour leurs voisins musulmans. Les plus aptes aux études les poursuivent à différents échelons. Cinq d'entre eux deviendront docteurs en médecine. Ne pourront-ils eux aussi porter témoignage de leur foi par leur compétence et leur dévouement ?


Lavigerie au milieu d'orphelins recueillis par lui
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Lavigerie désire en effet reconduire les populations de l'Afrique du Nord à la religion de leurs ancêtres qui surent donner à l'Eglise de grands évêques et des martyrs. Il ne veut pas pour autant s'engager dans un prosélytisme intempestif ou utiliser des moyens de pression quelconques : ces méthodes sont inacceptables à ses yeux. Lors de son conflit avec le gouverneur général, le ministre de la Guerre l'accusa de vouloir porter atteinte à la liberté de conscience des Algériens. La réponse est formelle :

" Non, Monsieur le Ministre, mille fois non, je ne peux à aucun degré porter atteinte à la liberté de la conscience; à aucun degré je ne veux ni de la force, ni de la contrainte, ni de la séduction pour amener les âmes à une foi dont la première condition est d'être libre ",

Ouvroir  des Soeurs balanchesLes directives données aux missionnaires suivent ce principe. En Kabylie, les jésuites étaient présents depuis 1863. Dix ans plus tard, les Pères Blancs s'établissent en trois villages, puis fondent d'autres postes les années suivantes, et les Sœurs Blanches ouvrent à leur tour plusieurs maisons. Tous reçoivent des instructions extrêmement strictes. D'abord apprendre la langue et s'y perfectionner pour établir un véritable contact avec les gens qui les entourent. Si la conversation aborde le plan de la religion, ne parler que des points sur Dieu et la morale admis par les interlocuteurs: toute prédication chrétienne est interdite même en privé. Ne pas provoquer de conversions individuelles nécessairement fragiles dans un milieu où quelques néophytes isolés ne pourraient tenir longtemps. C'est le milieu lui-même qu'il faut faire évoluer en créant un climat de compréhension. Dans une première étape de durée indéterminée, les missionnaires doivent donc se Kabylieborner à soigner les malades et à faire l'école, laissant le temps faire son oeuvre sans vouloir agir avec une précipitation qui compromettrait irrémédiablement l'avenir. Cette longue patience est une rude ascèse pour certains missionnaires pressés de voir le résultat de leurs efforts, mais Lavigerie maintient fermement la ligne tracée par lui.

Malgré ou à cause de cette approche fort respectueuse des mentalités, la question du baptême se posa après une quinzaine d'années. Outre l'école fréquentée par des externes, les missionnaires entretenaient dans leurs postes quelques internes, orphelins reçus en accord avec les conseils de villages ou enfants confiés par les parents. La familiarité avec les Pères éveilla chez un certain nombre d'entre eux le désir du baptême. Lavigerie avait expressément réservé son autorisation personnelle pour conférer le sacrement, et sa première réaction fut de refuser une démarche encore trop précipitée à ses yeux. Il se laissa finalement convaincre et, en 1888, trois jeunes Kabyles recevaient le baptême à Rome dans le cadre d'un pèlerinage organisé à l'occasion du jubilé d'or sacerdotal de Léon XIII. Au retour dans leur pays, ils se marièrent avec des jeunes filles élevées chez les Sœurs.

LaghouatOutre la Kabylie, les Pères Blancs s'orientèrent dans une autre direction: le Sahara et le Soudan, régions sur lesquelles Lavigerie avait obtenu la délégation apostolique du Saint-Siège. Pour atteindre la seconde, il fallait traverser le désert avec tous ses périls dûs aux circonstances géographiques et humaines. Trois missionnaires, partant du sud algérien, s'y engagent en 1876: ils sont massacrés par leurs guides. Trois de leurs confrères, en 1881, tentent de suivre une autre voie au départ de Ghadamès: ils subissent le même sort. La pénétration vers l'intérieur du continent africain paraît bien impossible de ce côté. Les tentatives ne seront pas renouvelées durant la vie du fondateur.

Carthage, et Maison des Pères BlancsL'Afrique du Nord, c'est aussi la Tunisie, et Lavigerie pense plus spécialement à Carthage, le siège épiscopal prestigieux d'une Eglise si florissante aux premiers siècles de l'ère chrétienne. Le ressusciter devient pour lui un impératif. Devenu administrateur du vicariat apostolique de Tunisie en 1881, il organise activement cette nouvelle juridiction en sorte d'obtenir du pape, trois ans plus tard, sa transformation en archevêché autour de l'antique siège officiellement rétabli. Il en reçoit le titre tout en conservant celui d'Alger dont l'administration cependant est confiée à un coadjuteur. C'est à Carthage qu'il réside dès lors habituellement, et ses qualités d'organisateur se déploient. Les tâches sont larges et variées: attirer ou former un clergé en rapport avec une population européenne en croissance; construire églises, écoles et séminaire; suggérer aux autorités et participer lui-même à des mesures d'ordre économique et social, telles que la sauvegarde de l'hygiène, la création d'hôpitaux, la sécurité publique, la mise en valeur de terres par irrigation.

Carthage et l'ancienne basilique au sommet de la colline de ByrsaRenouer les liens avec l'Eglise d'Afrique du Nord des premiers siècles, c'est aussi en découvrir les restes, et ils sont nombreux, surtout en Tunisie. Un Père est spécialement désigné pour cette tâche, Louis Delattre, qui se passionne vite pour ces recherches. Son nom ne tarde pas à être connu parmi les spécialistes, et il entretiendra une importante correspondance scientifique. Un de ses confrères, Anatole Toulotte, entreprend de son côté un vaste travail d'érudition sur le même sujet. Lavigerie lui-même y participe quand il peut réserver certains moments dans une existence fort chargée. Un tel intérêt n'est pas suscité par la simple connaissance historique, mais par un patrimoine à faire revivre comme une source d'approfondissement. C'est dans cette vue qu'il reprend la chaîne, longtemps interrompue, des conciles d'Afrique du Nord avec celui d'Alger en 1873 et de Carthage en 1890. En outre, sur le plan liturgique, il développe le culte des saints qui ont illustré l'Eglise dans cette région durant l'antiquité.

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Sarcophage chrétien à El Kef

 
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