Fragilités interdites?
Plaidoyer pour un droit à la fragilté

Pièce jouée par des personnes trisomiques


Bernard Ugeux M.AfrJean VanierC’est le titre d’un colloque national organisé, les 24 et 25 janvier 2009, par l’Arche de Jean Vanier et l’Institut de Science et de Théologie des Religions (ISTR) de l’Institut Catholique de Toulouse. En pleine tempête, il a réuni 970 personnes venues de toute la France pour aborder un sujet qui est souvent occulté. C’est à la suite de mon livre sur « Traverser nos fragilités » que l’Arche a demandé à l’ISTR d’être partenaire d’un événement qui a dépassé nos prévisions les plus optimistes, tant par la qualité des intervenants que par le nombre de participants (nous avons dû en refuser plusieurs centaines par manque de place).

Pourquoi un tel sujet ?
Parce qu’il est si difficile d’être accueilli et respecté avec ses fragilités dans nos sociétés occidentales… Certes, l’État s’efforce de mettre en place aujourd’hui plus de législations et de structures en vue d’aider les personnes les plus vulnérables. Mais comment être reconnu et respecté avec ses limites dans une société qui valorise la rentabilité et l’efficacité au détriment du respect de la dignité de la personne humaine ? Malheur aux personnes âgées qui ne sont pas assez vives au volant ou dans les espaces publics, aux individus qui, souffrant d’un handicap moteur ou mental, n’entrent pas dans les normes de productivité de l’entreprise, aux personnes atteintes de maladie chronique à qui l’on reproche de peser sur les dépenses médicales. Sans oublier la tentation croissante d’eugénisme et d’euthanasie, quand les décideurs trouvent que le poids de la prise en charge est trop lourd pour la famille ou la collectivité. Il s’agirait, dit-on, d’un progrès des nouvelles libertés : le droit de ne plus s’encombrer d’un bébé hors norme ni d’un vieillard trop dépendant dont la prolongation serait indécente. Je ne dis pas que ces questions sont simples ni que les réponses sont évidentes. Les situations sont souvent dramatiques. Je constate seulement qu’on en arrive à une banalisation du mal quand le « moindre mal » n’est plus reconnu comme un mal et le débat éthique occulté.

Serait-il interdit désormais d’être fragile ?
Bernard Ugeux et Lytta Basset Mais qui de nous n’a pas de fragilité, de limite, de faille ? On dit que dans un contexte d’âpre concurrence professionnelle, il est indispensable de camoufler ou de compenser extérieurement ses fragilités. Est-ce fatal ? Dans la vie quotidienne, est-il possible de vivre des relations authentiques si chacun est obligé de se contrôler en permanence, d’être indépendant des autres, de porter partout sa carapace protectrice ? Certes, il n’est pas facile de reconnaître ses propres fragilités, d’en accepter les conséquences parfois négatives et encore moins pour certains de garder l’estime de soi. Il y a là une décision de confiance à poser face aux autres et à la vie : miser sur la capacité de bienveillance de notre entourage, être convaincu que l’amour ne se mérite pas, croire que l’expérience de la fragilité nous donne une richesse insoupçonnée et peut donc être un cadeau pour les autres. Mais que c’est difficile si, depuis notre enfance, sous le projecteur des comparaisons, nous sommes toujours le dernier ou le nul. Ou si un jour notre confiance a été gravement abusée au point qu’il nous est devenu presque impossible de prendre le risque de nous abandonner à une relation de proximité. Quelle épreuve, par exemple, pour les personnes qui souffrent de faiblesse psychique, quand elles réalisent que le regard que pose sur eux leur entourage est devenu soupçonneux.

Découvrir sa fragilité peut être une grâce
Elena LasidaPourtant, nombreux sont ceux qui ont découvert avec joie que, quand ils prennent le risque de se montrer vulnérables, ils permettent à d’autres de s’exposer avec leur fragilité et de construire une relation authentique où les masques peuvent être déposés. Il est alors possible de reconnaître les fragilités qui nous habitent – et parfois nous paralysent – et d’oser les évoquer sans peur d’être jugés ou d’être assimilés à nos limites. Ainsi se construit la vérité et nous progressons vers la lumière, quelle que soit la part d’inconscient qui nous échappe. C’est alors que la reconnaissance réciproque nourrit l’estime de soi et renouvelle l’audace d’espérer.

Depuis les origines du christianisme, il existe une priorité pour les plus fragiles (malheureusement pas toujours vérifiée dans nos communautés). L’attitude du Christ était claire dans sa relation avec les malades, les pécheurs, les exclus de la société, tout comme dans son accueil des femmes et des enfants. Il nous le rappelle à propos du jugement dernier : les critères de la sainteté sont la compassion et la justice vis-à-vis des affamés, des malades, des prisonniers, des étrangers… (Mt 25). En christianisme, on juge une civilisation sur la façon dont les plus vulnérables sont respectés et intégrés dans le respect des différences. Une société qui interdirait toute fragilité serait mortifère, car elle vivrait dans le mensonge. Tout serait réduit à l’apparence de force, de puissance, de réussite.

Illustrations de l’affiche et dépliant

Cela signifie-t-il qu’il faut promouvoir un « droit » à la fragilité ? Cela risquerait d’être l’occasion pour certains de s’installer dans un état de dépendance qui leur donnerait la possibilité de se laisser entretenir de façon irresponsable. Se poserait alors la question pertinente de Simone Pacot : « Qu’as-tu fait de ce qu’on t’a fait ? ». Cependant, je plaide pour le droit d’être fragile sans être obligé de jouer un rôle ou de s’installer dans le déni pour être sûr d’être accepté par les autres. C’est ainsi que la vérité nous rendra libres… Encore faut-il que nous acceptions de nous exposer à cette vérité : elle humanisera pourtant nos sociétés.

Et dans nos communautés ?
Nos communautés missionnaires d’Afrique ne sont pas à l’abri de la fragilité. Exposés à la maladie, à l’isolement, à la solitude affective, au vieillissement, à la guerre, à l’insécurité sanitaire, à l’éloignement de notre culture, parfois au rejet de ceux à qui nous sommes envoyés, pouvant aller jusqu’au massacre dans les situations extrêmes, tous, nous sommes confrontés à des fragilités en nous ou dans nos communautés. Nos supérieurs en sont conscients lorsqu’ils essaient de régler des questions de nomination, de construction de communautés viables ou de réinsertion de confrères qui rentrent diminués ou blessés après de nombreuses années de dévouement. La question est : sommes-nous capables de partager entre nous à ce niveau ? Nous, les hommes, pensons souvent que les sentiments sont le propre des femmes. Pourtant, la meilleure façon d’être mené par ses sentiments, c’est d’affirmer qu’on « ne fait pas de sentiment », ce qui peut parfois être un déni de nos véritables sentiments ou un aveu d’impuissance par rapport à nos fragilités. Quel appauvrissement ! Sans tomber dans le nombrilisme ou l’impudeur d’étalages trop intimes, il est important de reconnaître les uns devant les autres que nous avons des limites, des impuissances, des difficultés de communication lorsque nous allons à ce niveau de profondeur dans le partage. Il y aurait peut-être moins de problèmes d’addiction si nous étions capables de nous rencontrer à ce niveau sous le regard bienveillant de notre Dieu,

Vue d’une partie de la salle : le colloque a réuni 970 personnes, venues de toute la France, et plusieurs centaines ont été refusées par manque de place.Ce qui est apparu dans ce colloque, c’est qu’aucun métier et aucune situation familiale ou communautaire n’est exempt de fragilité. Et que la prise de conscience de notre fragilité est humanisante. Nous avons écouté des orateurs de grande qualité, comme Xavier Emmanuelli (SAMU social), Marie Balmary (psychanalyste qui étudie la Bible), Lytta Basset (théologienne et écrivain), Elena Lasida (économiste uruguayenne) et Jean Vanier. Il y a eu aussi des conférences-débats sur les thèmes de la fragilité au travail, dans l’éducation, dans l’exclusion, dans la santé et d’un point de vue interreligieux. C’est ainsi que tous ont pu se sentir concernés selon leur lieu d’insertion dans la vie. Je rends grâce pour l’équipe de vingt personnes d’un dévouement exceptionnel : ils ont travaillé toute une année pour permettre cet événement qui donne maintenant naissance à des groupes lesquels veulent poursuivre la réflexion. La publication des Actes du colloque le rendra accessible au plus grand nombre, et pourquoi pas à des missionnaires qui voudraient construire plus profondément leur unité1.

Bernard Ugeux M.Afr.

Le 27 février 09, 1 Ils seront publiés en septembre par Albin-Michel. Cet article reprend et adapte un article paru dans La Croix quelques jours avant le colloque.