Voix d'Afrique N°53

DE L'EAU ET DE LA LUMIERE !




Tanzanie


Le Père Alain Bedel est né en 1925 au Mans.
Ordonné en 1952, il est parti en Tanzanie la même année dans le diocèse de Rulenge.

"Voix d'Afrique" a recueilli pour vous le témoignage du Père Bedel qui s'efforce de procurer aux populations eau et lumière.


"Tiens! Pas d'eau!"
Le robinet est là, les tuyaux aussi, et rien dedans! Frustrant!
Le malade attend sur le lit du dispensaire qu'on lui fasse sa toi-lette: pas d'eau !
Au beau milieu de l'étude du soir, le générateur tombe en panne ; les étudiants ferment leurs livres et cahiers. Récréation forcée!
La seule lumière, c'est le clair de lune !
De telles scènes sont courantes en Afrique; les villes et centres administratifs sont régulièrement approvisionnés, mais dès qu'on passe dans "la brousse",
il faut "faire avec" les pannes. Sous les tropiques, le soleil est régulier tout au long de l'année: de janvier à décembre, le crépuscule est très bref; il fait nuit
de 18 h. à 6 h. du matin, hiver comme été. Comment lire le soir ? comment soigner les urgences pendant la nuit ?

L'eau, c'est un puits, avec une pompe et un moteur pour l'actionner.
La lumière, c'est un groupe électrogène, du carburant,
du gazole qu'il faut aller chercher à la pompe, à 20 ou 50 km, parfois plus : conduire la robuste camionnette, avec trois ou quatre barils de 200 litres,
sur la piste, avec les cahots, la boue ou le sable ; il faut prévoir l'imprévisible, la panne, la pièce qui lâche et qu'il faut faire venir de très loin...
Les études d'il y a trente ou quarante ans au scolasticat ne nous ont guère préparés à faire face à toutes ces éventualités ; les mystères de la religion
n'ont plus de secret, mais devant un moteur qui tombe en panne, on reste bien démunis. Faire venir une pièce demande des mois: parfois elle n'existe plus,
le modèle est trop vieux, ou bien elle s'égare en chemin, entre l'Europe et la Tanzanie, entre Dar-es-Salaam et Mwanza (plus de quinze cent kilomètres!).
Cela exerce la patience du missionnaire, mais la patience ne fait pas tourner le moteur ; bricoler, rafistoler encore et encore ne suffisent plus.

Et pourtant le soleil brille 12 h.
chaque jour ; il chauffe trop, de 30° à 40°, parfois plus! Souvent on se prend à rêver : que d'énergie gaspillée !
Si on pouvait trouver un moyen de capter toute cette énergie, l'emmagasiner pour l'utiliser lorsque le soleil est couché !




L'électricité est stockée dans des batteriesde 12 volts et des convertisseurs transforment le courant de 12 V en 220/240 V


Hourra ! les capteurs solaires sont mis au point.

 

Voilà qui est fait : hourra ! Les capteurs solaires sont mis au point, des panneaux d'un mètre carré ou plus produisent l'électricité qui
est stockée dans des batteries de 12 volts, semblables à celles des voitures ; il suffit d'installer un réseau de câbles et de fils, interrupteurs
et lampes ou tubes fluorescents de basse consommation. Comble de raffinement, des convertisseurs transforment le courant
de 12 V en 220/240 V, comme en Europe. Aucune complication mécanique, et au lieu d'acheter et transporter du carburant à grands frais,
on laisse le soleil briller sur les plaques, on s'assure qu'il y a suffisamment d'eau distillée dans la batterie, que les interrupteurs sont en bon état
et que les fils ne se touchent pas.

Désormais, la tour avec ses panneaux fait partie du paysage de la mission, à côté de l'atelier de maintenance et du magasin
pour stocker batteries et outillage nécessaire pour le minimum d'entretien.
Toutes les salles de classe du collège , les dortoirs, les salles des maternités et du dispensaire, ont leur éclairage; chacun, étudiant
et professeur, infirmière ou patient, doit apprendre le geste élémentaire d'allumer et éteindre l'interrupteur pour ne pas gaspiller la précieuse énergie.



 

L'eau est également pompée par énergie solaire: sur une longueur de près de 2 km depuis la source,
entre 22 000 et 35 000 litres d'eau (selon l'ensoleillement) sont remontés dans un réservoir à une hauteur de 55 m
au dessus du niveau de la source.
Ainsi les habitants de Rulenge, les étudiants de Katoke, les patients de Biharamulo ne sont plus dépendants du pétrole des Emirats,
et c'est avec une sereine indifférence que nous suivons les variations du prix du pétrole sur le marché mondial.
Bien sûr, c'est un investissement coûteux : collèges, hôpitaux, séminaires et dispensaires peuvent l'envisager grâce à l'amitié,
au sens de la solidarité avec les pays du Nord ; et quelle économie, même à court terme, puisque les panneaux ont une durée de vie de 40 ans,
et les batteries, de 15 ans !

Petit à petit des foyers, des familles se mettent ensemble
pour s'équiper :

eau courante au robinet dans la cuisine et la salle d'eau, lumière dans chaque pièce, ça change la vie. Le paysage change,l'atmosphère n'est plus tout à fait la même lorsque le soleil s'est couché; les criquets, les crapauds rythment
la nuit, mais en plus,les étudiants travaillent sur leurs livres, les enfants font leurs devoirs, les parents ont le temps
de lire : la vie continue.
Et dans les maternités les sages-femmes peuvent prendre tout leur temps pour aider les accouchées, les soins sont donnés avec plus de calme,
et dans les salles, les malades et convalescents peuvent bavarder, rire, partager dans la lumière ; et toutes les infirmières vous le diront,
les bébés dorment mieux lorsque la veilleuse brille doucement près de leurs petits lits.

Et le soir, dans sa chambre, le missionnaire, avant de fermer son bréviaire et d'éteindre sa lumière,
rend grâces pour la santé qui s'améliore, pour l'ignorance qui recule, la peur de la nuit qui fait place à la joie de vivre.

Témoignage de Alain Bedel,
Missionnaire d'Afrique.