Antenne de France Foi & Justice Afrique Europe

De l’engagement pour le développement
à la promotion de la justice pour l’Afrique

par Guy Vuillemin M.Afr.

Action humanitaire
et caritative.

Nous ne pouvons oublier que, dès ses origines, notre Société s’est mise au service de l’homme, de tous les hommes et de tout l’homme. Elle a reçu de Mgr Lavigerie pour première mission de prendre soin des orphelins algériens survivants d’une famine et d’une épidémie dans le pays, même s’il est vrai que son premier but était, et reste, l’annonce de l’Évangile. Cette annonce passait par la mise au service de ces jeunes. Nous ne pouvons pas non plus oublier que Mgr Lavigerie, devenu alors cardinal, a parcouru les capitales européennes pour alerter l’opinion, pour plaider contre l’injustice faite aux Africains soumis aux trafics des esclaves et susciter l’engagement des gouvernants contre ce trafic.

Partis pour évangéliser, les pères et frères ont commencé par parcourir les villages autour de leur lieu d’implantation pour parler explicitement de Jésus Christ. Mais, dans le même temps, touchés par les problèmes de santé, même s’ils n’étaient pas des infirmiers diplômés, ils se sont mis à soigner et à ouvrir des dispensaires, et, pour la formation des catéchistes et des catéchumènes, ils ont construit des écoles, qui se sont vite ouvertes à tous. Éduquer, enseigner, soigner, dépanner… beaucoup de confrères l’ont fait, convaincus que la Bonne Nouvelle ne peut pas être annoncée sans, en même temps, mettre debout ceux à qui elle est destinée.

Engagement
pour le développement

En 1967, Paul VI a publié son encyclique Populorum progressio. Cette encyclique a été bien reçue par la majorité des confrères et les chapitres de 1974, 1980 et 1986 sont tous revenus sur cet engagement au service du développement de tout l’homme et de tous les hommes. Voici ce qu’en dit celui de 1974 : « En plus des activités que nous exerçons déjà dans certaines Églises, nous devons être prêts à entreprendre de nouvelles tâches. Nous sommes, en effet, au service de tous les peuples d’Afrique. En face de besoins pressants, certains d’entre nous devraient même accepter un changement d’affectation pour se dévouer à d’autres activités apostoliques.

L’affectation, à temps plein, de certains membres de la Société à des tâches qui entrent dans le cadre des activités de développement et de justice sociale, doit être favorisée. Ces initiatives seront prises en pleine collaboration avec l’Église locale. Même si ce ne sont pas des œuvres pastorales proprement dites, il s’agit d’un travail vraiment évangélique. » (n° 22 et 23 des Actes capitulaires 1974). Ce chapitre a invité fortement à prendre l’initiative de nouvelles tâches. Parmi ces nouvelles tâches, les activités de développement et de justice sociale sont nommées en premier. Elles constituent un travail vraiment évangélique.

Les chapitres suivants rediront cet appel à s’engager pour le développement, tout en précisant la façon de le faire. Ainsi le Chapitre de 1980 précise : « L’engagement pour la justice et pour le développement intégral est une dimension constitutive de l’annonce de l’Évangile et donc de notre projet apostolique. » (n° 49 des Actes capitulaires 1980) Mais il rectifie le tir, si nous pouvons dire ainsi, en soulignant : « Avec patience et discrétion, nous accompagnerons le cheminement des communautés locales, respectueux de leurs responsabilités propres, attentifs à ne jamais les déposséder de l’initiative. » Celui de 1986 rappelle la même chose aux confrères engagés dans ce domaine. (n° 97-98 des Actes capitulaires 1986).

Concrètement, selon ce que j’ai pu constater et vivre pendant mon temps de présence au Mali, de nombreux confrères se sont investis totalement dans ce travail. Pour eux, le développement devenait la meilleure façon d’être missionnaires et, même, pour certains, la seule, et donc ils ne pouvaient plus continuer à s’engager dans des projets pastoraux ordinaires ; d’autres ont ajouté un volet “développement” dans leur travail pastoral. Une grande variété de projets a été réalisée dans des domaines divers, même si la plupart concernaient des populations rurales : jardinage, opération puits villageois, éoliennes, barrages de retenue des eaux de pluie, forages et pompes solaires, alphabétisation des adultes, formation agricole, petits élevages, lutte et prévention contre les criquets migrateurs. Certains de ces projets sont restés à taille humaine, très modestes dans l’investissement financier extérieur apporté ; d’autres sont devenus presque des entreprises régionales avec un soutien financier extérieur assez important.

Certains sont restés aux mains d’un confrère qui a agi seul, avec son réseau de bienfaiteurs ; d’autres ont été, au moins dans leur élaboration, pensés et partiellement financés en communauté. Certains ont été suscités par les évêques et cautionnés par eux. Certains sont devenus des institutions, comme le Centre d’Études Sociales de l’Afrique de l’Ouest au Burkina Faso ou le Centre Djoliba de Bamako.

Un volet de Populorum Progressio oublié
ou peu mis en valeur.

Mais il me semble cependant que l’aspect international, ou de politique économique (si nous pouvons le dire ainsi), de cette encyclique de Paul VI n’a pas suffisamment été pris en compte. Au numéro 8, Paul VI souligne déjà : « Laissé à son seul jeu (celui de l’économie moderne), son mécanisme entraîne le monde vers l’aggravation, et non l’atténuation, de la disparité des niveaux de vie : les peuples riches jouissent d’une croissance rapide, tandis que les pauvres se développent lentement. Le déséquilibre s’accroît : certains produisent en excédent des denrées alimentaires qui manquent cruellement à d’autres, et ces derniers voient leurs exportations rendues incertaines. » Plus loin, au numéro 24, il rappelle l’enseignement du Concile Vatican II (Gaudium et Spes, n° 71, § 6) qui disait « que le revenu disponible n’est pas abandonné au libre caprice des hommes et que les spéculations égoïstes doivent être bannies. »

Paul VI ose dénoncer le capitalisme libéral : « Un système s’est malheureusement édifié sur ces conditions nouvelles de la société, qui considérait le profit comme motif essentiel du progrès économique, la concurrence comme loi suprême de l’économie, la propriété privée des biens de production comme un droit absolu, sans limites ni obligations sociales correspondantes. Ce libéralisme sans frein conduisait à la dictature à bon droit dénoncée par Pie XI comme génératrice de « l’impérialisme international de l’argent. » (n° 26) C’est donc logiquement qu’il demande une révision, voire même une remise en question, de la règle de libre-échange : « C’est dire que la règle de libre-échange ne peut plus – à elle seule – régir les relations internationales. Ses avantages sont certes évidents quand les partenaires ne se trouvent pas en conditions trop inégales de puissance économique : elle est un stimulant au progrès et récompense l’effort. C’est pourquoi les pays industriellement développés y voient une loi de justice. Il n’en est plus de même quand les conditions deviennent trop inégales de pays à pays : les prix qui se forment « librement » sur le marché peuvent entraîner des réalités iniques. Il faut le reconnaître : c’est le principe fondamental du libéralisme comme règle des échanges commerciaux qui est ici mis en question. » (n° 58)

Pour remédier à cette injustice, il invite à revoir les conventions internationales de commerce : « Sans abolir le marché de la concurrence, il faut le maintenir dans des limites qui le rendent juste et moral, et donc humain… La justice sociale exige que le commerce international, pour être humain et moral, rétablisse entre partenaires au moins une certaine égalité des chances… Pour y parvenir, il faut dès maintenant créer une réelle égalité dans les discussions et négociations. Ici encore des conventions internationales à rayon suffisamment vaste seraient utiles : elles poseraient des normes générales en vue de régulariser certains prix, de garantir certaines productions, de soutenir certaines industries naissantes.

Qui ne voit qu’un tel effort commun vers plus de justice dans les relations commerciales entre les peuples apporterait aux pays en voie de développement une aide positive, dont les effets ne seraient pas seulement immédiats, mais durables ? » (n° 61)

Si nous regardons de près la situation actuelle des relations Nord – Sud et l’état de notre monde, nous ne pouvons que constater que ce que dénonçait Paul VI, en mars 1967, ne s’est guère amélioré, mais, 40 ans après, s’est, bien au contraire, aggravé. Nous pouvons faire nôtre le constat que dressait Mme Sy Kadiatou Sow en s’adressant aux religieux et religieuses d’Afrique de l’Ouest réunis à Bamako en février 2003 : « Les populations africaines sont comme prises dans le cercle vicieux de la pauvreté. Elles se sentent flouées (fraude, corruption). Elles assistent, impuissantes, au pillage des richesses de leur continen,t qui attirent des convoitises étrangères et dont ne profite qu’une élite.

Les experts de la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et de Développement (CNUCED) estiment que, deux décennies après l’application des programmes d’ajustement structurel et de mise en œuvre de stratégies de réduction de la pauvreté, la pauvreté a augmenté, la croissance est le plus souvent lente et erratique, les crises rurales se sont aggravées et la désindustrialisation a mis à mal les perspectives de croissance. Ils reconnaissent également que les analyses d’impact social ne font pas encore partie intégrante des documents de stratégie de réduction de la pauvreté. » (dans : Pentecôte d’Afrique n° 51 – mars 2003, numéro spécial 2003, p 21).


Les appels de J. Paul II pour des relations plus justes entre les nations.
20 ans après Paul VI, Jean-Paul II, dans son encyclique Sollicitudo rei socialis, constatait, en 1987, au n° 22 : « La division actuelle du monde est un obstacle direct à la véritable transformation des conditions de sous-développement dans les pays en voie de développement et dans les pays les moins avancés. »

Bien sûr, en 1987, la division du monde est celle entre l’Ouest et l’Est, les pays dits libres et ceux du bloc communiste. Mais aujourd’hui, notre monde n’est-il pas encore divisé ? Nord – Sud, “axe du bien et axe du mal” ? Pour porter remède à cette division et à ses conséquences, Jean-Paul II réclame le respect de chaque peuple, la solidarité et l’égalité fondamentale des peuples : « Sur le plan international, celui des rapports entre les États…, il est nécessaire qu’il y ait un respect total de l’identité de chaque peuple… Il est également indispensable… de reconnaître à chaque peuple le même droit à ‘s’asseoir à la table du festin’…Les peuples aussi bien que les individus doivent jouir de l’égalité fondamentale… égalité qui est le fondement du droit de tous à participer au processus de développement intégral. Pour être intégral, le développement doit se réaliser dans le cadre de la solidarité et de la liberté, sans jamais sacrifier l’une à l’autre sous aucun prétexte. » (n° 33) Et plus loin (n° 43), il appelle lui aussi à une réforme du système commercial international, à une réforme du système monétaire et financier international et à une révision de la structure des Organisations internationales. Il nous invite aussi à une révision de notre manière de vivre au quotidien (n° 42).

En 1991, Jean-Paul II revient, dans son encyclique Centesimus annus, sur ces questions de justice dans les relations internationales. Il émet une estimation très nuancée du marché libre (n° 34), de la dette (n° 35), des échanges commerciaux (n° 33), du profit (n° 35), et dénonce nos habitudes de consommation (n° 36). Il invite à une concertation mondiale pour le développement : « Il y a… une responsabilité collective pour promouvoir le développement. Sur le plan intérieur, il est possible, et c’est un devoir, de construire une économie sociale qui oriente son fonctionnement dans le sens du bien commun ; des interventions appropriées sont également nécessaires pour cela sur le plan international. Il faut donc consentir un vaste effort de compréhension mutuelle, de connaissance mutuelle et de sensibilisation des consciences. C’est là une culture désirée qui fait progresser la confiance dans les capacités humaines du pauvre et donc dans ses possibilités d’améliorer ses conditions de vie et de travail, ou d’apporter une contribution positive à la prospérité économique.

Mais pour y parvenir, le pauvre – individu ou nation – a besoin de se voir offrir des conditions de vie favorables, concrètement accessibles. Créer de telles conditions, c’est le but d’une concertation mondiale pour le développement qui suppose même le sacrifice de positions avantageuses de revenu et de puissance dont se prévalent les économies les plus développées. » (n° 52)

Défendre l’homme.
Je crois profondément qu’il n’y a pas de contradiction entre notre engagement fort pour améliorer les conditions de vie des Africains avec lesquels nous vivons quand nous sommes en Afrique et notre engagement pour la justice, que nous soyons en Afrique, et surtout si nous vivons dans les pays qui, de par leur puissance économique, semblent être les maîtres de l’avenir du monde. Au nom de notre foi en un Dieu qui a l’homme au cœur de son cœur et qui croit en l’homme, nous ne pouvons pas rester insensibles à tout ce qui touche les hommes, surtout quand il s’agit des Africains, au service desquels nous nous sommes engagés par notre serment missionnaire. Ces deux engagements sont indispensables et complémentaires.

Il ne sert à rien, ou presque, de vouloir promouvoir des projets de développement élaborés et effectués avec les populations locales, si les structures économiques de notre monde sont injustes et peuvent réduire à rien les efforts des plus petits pour prendre leur avenir en main. Promouvoir le développement et combattre pour la justice, n’est-ce pas défendre l’homme ? C’est à cela que nous invitait Jean-Paul II, à la fin de son encyclique Centesimus annus (n° 61) : « Au début de la société industrielle, c’est l’existence d’un « joug quasi servile » qui obligea mon prédécesseur (Léon XIII) à prendre la parole pour défendre l’homme.

L’Église est restée fidèle à ce devoir au cours des cent ans qui se sont écoulés depuis. En effet, elle est intervenue à l’époque tumultueuse de la lutte des classes, après la première guerre mondiale, pour défendre l’homme contre l’exploitation économique et la tyrannie des systèmes totalitaires. Après la seconde guerre mondiale, elle a centré ses messages sociaux sur la dignité de la personne, insistant sur la destination universelle des biens matériels, sur un ordre social exempt d’oppression et fondé sur l’esprit de collaboration et de solidarité.

Elle a sans cesse répété que la personne et la société ont besoin non seulement de ces biens mais aussi des valeurs spirituelles et religieuses. En outre, comme elle se rendait toujours mieux compte que trop d’hommes, loin de vivre dans le bien-être du monde occidental, subissent la misère des pays en voie de développement et sont donc dans une situation qui est encore celle du « joug quasi servile », elle s’est sentie et elle se sent obligée de dénoncer cette réalité en toute clarté et en toute franchise, bien qu’elle sache que ses appels ne seront pas toujours accueillis favorablement par tous. »

Saurons-nous entendre ces appels de notre Église pour la défense de l’homme ? Nous ne pouvons pas laisser l’économisme à tout prix devenir une nouvelle idole qui asservit l’homme et plus particulièrement les plus petits. (cf. Jean-Claude Guillebaud, La force de conviction, Seuil, 2005, chapitre V, pp. 159-188) Notre foi en Dieu et notre foi en l’homme nous poussent à remettre l’homme au cœur de notre monde, et ainsi à rendre gloire à Dieu. C’est là une importante dimension de notre mission, celle que nous a confiée Celui qui a partagé notre humanité pour la conduire à son Père et notre Père.


Guy Vuillemin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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